mercredi 4 janvier 2012

2012 : Les grands rendez-vous du jeu vidéo (que le voyage commence)

Que serait une année jeux vidéo sans d'abord une année de désirs et d'anticipations. La chambre d'écho d'Internet le confirme tous les jours, le jeu vidéo fait couler beaucoup d'encre virtuelle avant même d'être joué. On soupçonne même qu'une majorité en parle avec la même passion frénétique qu'un pratiquant quotidien sans forcément y jouer encore (le temps, l'argent, les responsabilités…). Un peu comme le sexe quoi. Il faut aussi avouer que, capable d'entretenir le suspens pendant deux ou trois années autour d'une production respectant à priori son calendrier (Bioshock Infinite, et ça commence tout juste pour The Last of us), l'industrie du jeu vidéo est passée maître du teasing. Un suspens qui devient plus délicat à entretenir positivement quand les jeux à auteur et à hauteurs (ça marche dans les deux sens) repoussent sans cesse leurs dates de sortie. Ainsi d'un insaisissable Last Guardian qui finit par se transformer en nouvelle arlésienne quand producteur et créateur quittent, ou presque, le navire, ou même d'un Journey ou d'un Amy dont les vocations artisanales-dématérialisées provoquent à moindre échelle (les mois remplacent les années des grosses prods) la même fuite en avant. Planifié ou pas, le buzz des jeux vidéo reste une histoire sans fin. Et s'il faut poser, en priant que tout se passe bien, son regard plein de désir sur les incontournables de 2012 en esquivant les trop télégraphiés (pourquoi les citer, ils seront au rendez-vous pour sûr, eux), voilà les bons repères sur lesquels compter… *

François Bliss de la Boissière

> Les grosses productions

- Alan Wake's American Nightmare : Comme on a l'impression de ne pas avoir été au bout du potentiel d'une histoire d'écrivain maudit perdu dans les forêts nord-américaines, il y a de quoi replonger. Surtout, que presque qualifiable de jeu d'auteur - voir ci-dessous - les gars de Remedy y mettent certainement tout leur cœur.

- Darksiders II : Le nouveau et plus sombre design à la Soul Reaver ne rassure pas sur la direction artistique mais le premier jeu n'était pas visuellement novateur. Par contre le gameplay complet du premier donne toute confiance dans une suite.

- Aliens : Colonel Marines : Après le énième échec du dernier jeu Aliens (vs Predators) et les réussites inégales de Gearbox (Borderland ok, Duke Nukem pas ok), plus aucune raison de se faire d'illusions sauf que, si, on croira toujours possible un jeu Aliens réussi (il y en a bien eu deux au moyen-âge du jeu vidéo : sur 3DO et SuperNintendo). Et puis c'est l'année de Prometheus.

- Asura's Wrath : Pas certain que le gameplay, trop techno-jap, suive le délire de la mise en scène, mais c'est tellement énorme qu'il faut y aller.

- Catherine : Il paraît que ça parle de sexe, de drague, et peut-être d'amour ? Si seulement ça pouvait vraiment être jouable. C'est japonais, tout devrait s'expliquer.

- DmC (Devil May Cry) : L'heure de gloire du studio Ninja Theory (Enslaved) finira bien par arriver, dommage que cela doive passer par le reboot d'une licence qui ne leur appartient pas, mais tant mieux pour Devil May Cry.

- Fortnite : Epic (Gears of War) lance une nouvelle licence et ose quelque chose de différent visuellement et techniquement. Il y a du Valve dans l'air et c'est tant mieux.

- Grand Theft Auto V : Le retour dans un Los Angeles mille fois visités déçoit clairement, mais le savoir-faire et la patte RockStar restent inimitables et incontournables.

- Luigi's Mansion 2 (3DS) : Même si réalisation et prise en main semblent très proches de l'original GameCube, limite remake, et qu'il aurait été plus judicieux de le trouver sur Wii avec Wiimote, on ne boudera pas cette suite d'un des jeux Miyamoto les moins reconnus (et à tort).

- Mass Effect 3 : Si le gigantesque bon qualitatif entre le 1 et le 2 se renouvelle avec le trois, alors toutes les bonnes raisons seront réunies pour retourner dans l'espace. Mais svp BioWare/EA, que la version originale anglaise soit incluse avec la VF ("localisation" de toutes façons inutiles > voir l'énorme succès des GTA non doublés).

- Paper Mario (3DS) : Même si on ne voit pas le rapport avec la 3D puisque de base le jeu fonctionne en aplats (mais le concept de la version Wii qui basculait de la 3D à la 2D devrait s'y retrouver), les Mario Paper abritent toujours un vivier de trouvailles graphiques ou conceptuelles.

- Prey 2 : Le virage Blade Runner et ce que l'on devine du gameplay ne reflètent plus grand chose du premier Prey mais ce dernier avait des qualités et des audaces si uniques à l'époque (et mal reçues faut pas bousculer les habitudes surtout) qu'on n'aura pas le choix.

- SSX : Il y a une petite chance qu'EA réussisse à exploiter correctement l'énorme potentiel sport extrême + altitudes + gigantisme des décors, et il ne faudrait pas la laisser passer.

- Steel Battalion : Heavy Armor : Le premier Steel Battalion avait laissé une lourde trace indélébile il y a (déjà) dix ans avec son gigantesque accessoire tableau de bord. Cette fois, entre réalisme et technomégafolie, la simulation utilisera le Kinect de la Xbox 360, c'est à dire rien dans les mains ? Et le Wireless Speed Wheel alors ?

- The Last of us : Naughty Dog fatigue à chasser sur le terrain du gros cinéma, et à se lancer dans un vulgaire survival avec enfant aux prises à des loques humaines (pas des zombies paraît-il), mais Naughty Dog reste en première ligne de cette tendance. Il faut donc y être.

- Tomb Raider (reboot) : Mais quand est-ce qu'ils vont comprendre qu'il faut caster Evangeline Lilly dans le rôle titre, en jeu vidéo ou en film qui se passera bien de l'A. Jolie (même si Olivia Wilde est une bonne idée aussi).

- Uncharted : Golden Abyss (PS Vita) : L'un des deux jeux qui fera la démonstration des capacités de la PS Vita. Forcément indispensable.

- WipEout 2048 (PS Vita) : Le deuxième.


> Les jeux d'auteur (avec ou sans grosse équipe derrière)

Ceux-là on les respecte avec leurs défauts et leurs qualités parce qu'ils représenteront la volonté et le travail de personnalités uniques. Dans ces jeux (et il y en aura d'autres en 2012 qu'on ne connait pas encore) de petite, moyenne et grosse échelle, des créateurs expriment en direct leur vision du monde et du jeu vidéo qu'ils commentent forcément plus ou moins explicitement. Culturellement capital.

> Amy (Paul Cuisset) : Si on se passerait bien d'un énième survival horror avec des morts-vivants dedans, on ira chercher dans le gameplay à vocation émotionnelle cette production artisanale d'un français presque célèbre couvé par un autre français à suivre : Éric Viennot devenu producteur pour l'occasion avec son studio Lexis Numérique.

- Bioshock Infinite (Ken Levine) : Une femme devant l'écran, une ville au tournant du XXe siècle, après les abysses, les cieux, Ken Levine continue son étonnant chemin politique tout en donnant à jouer des productions monumentales. Un des grands rendez-vous de l'année 2012.

- Journey (Jenova Chen) : Après flOw et Flower, le 3e jeu contemplatif et pacifiant de Jenova Chen confirmera l'indispensable singularité de sa démarche.

- The Last Guardian (Fumito Ueda) : Littéralement un des derniers représentants d'un jeu d'auteur aux choix artistiques radicaux et ambitieux. Pour nous les joueurs, et pour l'exemple, il doit réussir à aller au bout de son haletant projet.

- The Witness (Jonathan Blow) : L'auteur de Braid prend son temps, comme il se doit, et devrait apporter une nouvelle pierre solide à la maison jeu vidéo même si son projet reste encore incompréhensible (ce que l'on qualifiera de bon signe).


> PlayStation Vita : la courageuse

Pas sortie en occident et déjà en perte de vitesse (la 3DS en a vu d'autre avant de décoller), la nouvelle portable Sony devra se découvrir en mains dès le 22 février en occident. À son crédit, l'écran OLED flashy et les contrôles multitouch recto et verso qui devront déclencher de belles trouvailles avantageuses sur la 3DS et son écran tristement monotouch. À son détriment, un prix élevé qui pourrait être revu à la baisse d'ici la sortie européenne et les Memory Card propriétaires coûteuses et pourtant indispensables. De la poignée de jeux déjà planifiée, seules deux grosses adaptations portables s'annoncent incontournables. Moins pour leur originalité que pour leur efficacité technique garantie. La suite dépendra de l'imagination des développeurs sur lesquels on peut presque toujours compter.


> Wii U : l'énorme joker

Si découvrir une nouvelle console Nintendo est en soit le must total en jeu vidéo et transforme déjà l'année 2012 en évènement, le meilleur doit s'abriter derrière les jeux vidéo made in Kyoto qui en feront la démonstration. Las, avec deux Mario et deux Zelda tous majeurs sortis fin 2011, il ne faudra pas compter sur eux pour défendre la Wii U à sa sortie. S'il faut craindre les jeux casuals démonstratifs à la Wii U Play/Sports/Dogs, on peut aussi espérer que Nintendo vise d'abord les core gamers et introduise de nouvelles franchises guidées par la lumière, par exemple, d'un nouveau Pikmin. Le salon E3 de cet été devrait donner le la de la U.


> Trois outsiders qui peuvent créer la surprise…

- Minecraft (Xbox Live) : Après avoir abasourdi avec une version pourtant light sur iPad, le phénomène et réellement phénoménal Minecraft va enfin se retrouver entre les mains de la grande population Xbox 360. Le monde ne sera plus pareil après.

- Fez (Polytron) : Le magazine Edge a braqué ses feux sur cette production étrange et minimaliste qui réinterprète à sa façon l'ère 8 et 16 bits et, après observation des vidéos, il y a là en effet quelque chose de spécial à surveiller de près.

- Quantum Conundrum (Airtight Games) : Publié par Square Enix mais surtout conçu par Kim Swift, ex jeune étudiante devenu lead designer chez Valve après avoir présenté le concept de Portal, ce projet inédit de FPS puzzle game révèlera peut-être pour de bon l'auteur qui sommeille dans Kim Swift. S'il ne ressemble pas trop à… Portal.


> Ils feront mal à la tête

Trop télégraphiés, trop opportunistes, trop détournés, on y jouera mais on n'en n'attend rien de spécial malgré l'infernal buzz collectif qui affirme déjà le contraire… Quant aux productions japonaises, notamment la vague de beat'em up plus ou moins remixés, si on ne doute pas de leur qualité technique, il serait temps qu'elles s'arrachent aux années 90-2000…

- The Darkness II

- Max Payne 3

- Halo 4

- Syndicate

et…

- Final Fantasy XIII-2

- Soul Calibur V

- Street Fighter x Tekken

- Ninja Gaiden III

* Dans l'ordre alphabétique, sélection non exhaustive. Jeux exclusivement PC non compris, sorry.

Pour une liste presque plus complète et complaisante, voir ici


mardi 3 janvier 2012

BEST OF JEUX 2011 : L'enfance de l'art

La prouesse et le m'as-tu-vu (pyro)technique des productions AAA cachent un vide d'inspiration que révèlent un peu plus chaque jour les mille et une trouvailles des jeux dits indépendants sur IOS, XBLA et PSN. Gamer averti ou critique attitré d'aujourd'hui doivent se la jouer schizophrène, être capable d'encaisser sans vomir les roller coasters interactifs téléguidés qu'on lui jette à la face à coups de plans médias assourdissants, et garder assez d'attention pour entendre la petite musique vraiment inédite qui peut surnager dans la multitude des "mini" games. Pour ne pas avoir la tapageuse impression que tout a déjà été dit dans le jeu vidéo il faut ainsi se prendre par la main et aller chercher dans les méandres des plateformes de téléchargements la production innovante qui redonne foi au médium. Au-delà de l'entretien d'une culture noble du jeu vidéo, de 0,79 € à 70 € la proposition de jeu, en période de crise économique et artistique, le joueur, comme le citoyen, a le devoir de choisir responsable.

François Bliss de la Boissière


> Jeux neufs ou presque en 2011…

Le premier Portal était un prologue, chaque Zelda une réinvention. Portal 2 et Skyward Sword (aussi le plus mauvais intitulé de la série) sont bel et bien des originaux allant chercher au plus profond de leurs entrailles leurs potentiels d'imagination et de gameplay. Au double titre de leur dramaturgie émotionnelle et intellectuelle fondues et prolongées par leurs prises en main, ils atteignent un niveau de maturité thématique et interactif inouï et unique. Quant aux clins d'œil supérieurs et irrévérencieux de El Shaddai et de Bulletstorm, ils citent ouvertement leurs inspirations avant de les imploser de l'intérieur. Du hack'n slash plate-forme élégant et arty au FPS bourrin, l'humour décalé ou flagrant dézinguent avec truculence tous ces jeux d'action décérébrés qui se prennent si au sérieux. Minecraft enfin, réinvente à lui tout seul la notion de jeu bac à sable que l'on croyait connaître. Même la version light sur iPad créé ce vacuum incompréhensible dans lequel le joueur chute dans un puis sans fin. Sans la rubrique jeux indés, cela ne ferait dont que 5 jeux originaux surnageant au milieu des suites convenues et des rééditions. Le jeu vidéo avance toujours mais en radotant à grande échelle. Et la critique suit.

1 / Portal 2 (Valve)

2 / Zelda : Skyward Sword (Nintendo)

3 / El Shaddai : Ascension of the Metatron (Ignition Entertainment)

4 / Bulletstorm (People Can Fly)

5 / Minecraft (Mojang > PC / Mac version finale / iPad version Pocket)


> Super redoublants ou plus en 2011…

Pourquoi Uncharted 3 ne rejoint pas ce peloton de mises à jour faisant mieux que les précédentes ? Parce qu'ici nous pleurons toujours le plus serein Uncharted 1 et qu'à force de vouloir marier cinéma et jeux vidéo Uncharted 3 franchit la ligne rouge en prenant systématiquement le pouvoir sur le gamer réduit à jouer à un descendant haut de gamme de Dragon's Lair. Pour comprendre la plénitude d'un gameplay ouvert et fourmillant au sein d'une narration et d'une dramatisation crédible, voir tout simplement le dernier Zelda Skyward Skword qui remet les pendules à l'heure du joueur et pas seulement du spectacle.

- Dead Space 2

- Forza Motorsport 4

- Killzone 3

- Gears of War 3

- inFamous 2

- Little Big Planet 2

- Mario Kart 7 (3DS)


> Les créas indés, tous supports confondus…

Ce n'est plus un frémissement, cette fois l'originalité se trouve vraiment là, dans les coulisses de la Xbox 360 et de la PS3 et en pleine face sur iPad (ou en version mini sur iPhone/iPod Touch bien sûr). La première liberté retrouvée de ces productions décidées par leurs auteurs et non des plans marketings ? Une aspiration artistique (visuelle, sonore, intellectuelle) qui repousse les frontières trop balisées de l'esthétique du jeu vidéo.

- Superbrothers : Sword & Sworcery EP (iPad)

- Insanely Twisted Shadow Planet (XBLA)

- Ilomilo (XBLA)

- Outland (XBLA/PSN)

- Magnetic Billiards (iPhone)


> Les à côtés de la plaque de 2011…

Ils nous ont annoncé des réinventions, des révolutions même, et ils ont offert des banalités, des approximations techniques et thématiques… À quoi bon recopier pour faire moins bien ?

- Deus Ex Human revolution

- Child of Eden

- Resistance 3


> Les crashs et pire de 2011…

De patchs en DLC en autojustifications publiques, ceux là ont définitivement raté leurs objectifs (on ne parle pas des ventes) et provoquent de la douleur à tous les niveaux…

- Brink

- Duke Nukem Forever

- Homefront

- Test Drive Unlimited 2


> Top rééditions 2011…

On les rachète encore sans problème dans ces conditions techniques honorables… Note à Square Enix : les rééditions de jeux SuperNintendo au prix fort sur IOS c'est du mauvais jeu (Chrono Trigger) et sûrement du mauvais business.

- Zelda : Ocarina of Time 3D (3DS)

- Ico & Shadow of the Colossus Classics HD (PS3)

- Beyond Good & Evil (PSN/XBLA)

- Another World (iPad)

- World of Goo (iPad)

- Oddworld : La Colère de l'Étranger (PSN)


> Accessoire star de l'année 2011…

- Wireless Speed Wheel (Xbox 360) : Sans conteste le gadget gamer de l'année. Non seulement le design fer à cheval high-tech ventouse les mains mais la technologie embarquée version volant Mario Kart XXL garantit une prise en mains miraculeuse avec Forza 4. Rien à voir avec les impraticables volants à retour de force, bien mieux qu'un contrôle à la manette qu'il ridiculise, le volant sans fil Microsoft devient d'office la référence des jeux de course (même sans les boutons RB et LB qui manquent parfois dans les menus). Parfait sur Forza 4, compatible avec Dirt 3 (le jeu identifie un volant classique et permet au moins de paramétrer le nouvel accessoire) mais hélas pas Need for Speed : Shift, le Wireless Wheel qui vibre et clignote serait potentiellement parfait pour une simulation de méchas, de tanks ou d'avions de chasse… Pire, on rêverait d'en profiter sur un WipEout PS3. Mais Sony, et sa manette Dual Shock gyroscopique qui ne sert pas, s'est complètement laissé doubler à droite sur ce coup là… Coûteux au détail (50 €), il suffit de trouver les enseignes qui vendent Forza 4 en demandant un petit euro de plus pour fournir le volant avec ! Faut-il en dire plus ?

vendredi 7 octobre 2011

ICO : la Playstation 2 a trouvé son âme

L'introduction ci-dessous le disait alors, au-delà de la tristesse provoquée par le cataclysme tombé sur New York en septembre, l'année jeux vidéo 2001 avait été particulièrement fructueuse. Ico arrivait en sourdine au milieu d'un jeu vidéo bien occupé à autre chose qu'à traverser en silence une forteresse désertée et presque monochrome. Convaincre alors par le texte et la critique qu'il se passait là quelque chose d'inhabituel et même de capital n'a pas été chose aisée. Il fallut prendre sur soi et ses propres congés pour jouer le jeu jusqu'au bout. Les discussions allaient bon train dans la rédaction à cette époque et il a aussi fallu passer en force cet énorme compliment parmi une population de gamers, majoritaire ici ou ailleurs, guère réceptive à toutes les nuances, sans doute féminines, de Ico. Le 9,5 sur 10 alors imposé contre tous a sonné comme une hérésie, et même une trahison. Aujourd'hui, alors qu'Ico et sa suite Shadow of the Colossus appartiennent au patrimoine du jeu vidéo mais aussi de l'humanité et que la double réédition en HD et 3D rend à nouveau accessible les deux chef d'œuvres de Fumito Ueda, le rédacteur savoure aujourd'hui doucement, et sans plus de fierté qu'il n'en faut, le bien fondé de la petite lutte intellectuelle qu'il a alors mené dix ans plus tôt pour essayer de projeter le jeu dans la lumière qu'il méritait. En attendant, le temps qu'il faudra, The Last Guardian qui reviendra éclairer un jeu vidéo de plus en plus égaré, pour ne pas dire hagard.

Voilà ce que ce rédacteur énamouré disait alors d'un Ico qui vaut encore toutes les louanges aujourd'hui dans sa version 3D qui recrée un nouveau vertige des sens.

ICO : la Playstation 2 a trouvé son âme

Passionnant, poétique, profond, léger, inattendu, singulier, fascinant, harmonieux, délicat, subtil et surtout hyper jouable, l'Emotion Engine de la Playstation 2 porte enfin bien son nom. En un mot : chef-d'œuvre.

Préambule obligatoire : Bons jeux, la rançon du succès

Quelle année 2001 pour les jeux vidéo ! Mais c'est une chose d'anticiper la tempête, et une autre d'être dedans. Jouer d'une traite à Final Fantasy X, Gran Turismo 3, Devil May Cry, Max Payne, Silent Hill 2, Super Monkey Ball, Wave Race Blue Storm, Commandos 2, WRC, Luigi's Mansion, a de quoi donner le vertige. Même à un professionnel qui en a vu d'autres. Tous des jeux uniques, formidables, totalement différents les uns des autres, incontournables pour les consommateurs et la culture jeu vidéo. Un concentré vidéo ludique qui excuse toutes les erreurs passées de l'industrie, les attentes vaines, les promesses non tenues. Que dire ensuite pour attirer l'attention sur un jeu qui, lui non plus, ne ressemble pas aux autres ? Un jeu qui réussit l'exploit de scotcher à l'écran un joueur qui, depuis quatre mois, a le privilège de pratiquer les meilleurs jeux de la planète ? La spirale de la surenchère verbale que provoque cette production 2001 ne va-t-elle pas finir par nuire à nos propos ? Sans doute, mais que voulez-vous, après des dizaines de critiques amères les années précédentes, on ne va pas faire la fine bouche au moment où le paradis des jeux est à portée de main. Et puis, quand on rencontre des chef-d'œuvres il n'y a pas photo. Un critique de jeu vidéo n'est qu'un vecteur. Il doit faire passer l'information avec le plus de justesse et de précision possible, et la passion doit transiter par le raisonnable pour rallier les suffrages. C'est le standard que nous nous efforçons de maintenir, et même si les cotas de jeux extraordinaires sont en train d'exploser sur Overgame, et que l'incrédulité gagne même les rangs des professionnels, nous sommes bien obligés de témoigner du marché. Et l'information du jour c'est que ICO est un phénomène.

Mais d'où sort ce #@!?$* de bon jeu ?

Retenez bien ce nom : Fumito Ueda. Il est le Directeur et Game Designer de ICO. Entouré d'artistes forcément de haut niveau, dans une équipe apparemment nouvelle chez Sony Computer Japon, il semble être le responsable d'un jeu qui dépasse largement son statut de loisir pour rejoindre - lâchons le mot puisque le débat est ouvert sur Overgame * - celui d'œuvre-d'art. Il faut dorénavant surveiller les projets de cet homme car un jeu comme ICO ne survient pas simplement sur un carnet de commandes. Il faut bien un artiste avec une vision pour réussir un tel projet. Au cas où le doute s'infiltrerait affirmons dès cet instant que ICO est un véritable jeu vidéo. Aucun doute là-dessus. C'est bien le joueur qui est en contrôle, l'interactivité est à son maximum. Et si ICO réussit à faire vivre une aventure émotionnelle subtile et forte jusque là inédite dans les jeux vidéo, ce n'est pas ICO qui sort du cadre, c'est toute l'industrie qui est tirée vers le haut. Quand on parlera d'émotions dans un jeu vidéo, d'émotions subtiles qui ne s'appuient pas grossièrement sur la peur, le stress et l'hystérie, il faudra faire référence à ICO. Là où Silent Hill 2 rend adultes les sentiments de peur surexploités dans les jeux vidéo, ICO invente les rapports amoureux platoniques, où deux êtres apprennent à se découvrir en pleine adversité. L'angoisse existentielle de Silent Hill 2 est tournée vers l'intérieur, à l'autre bout du spectre émotionnel, l'interrogation existentielle d'ICO est tournée vers l'extérieur, vers l'autre personne, vers un décor vu du dehors, énorme et énigmatique. Pour trouver les réponses, l'un, introverti pousse son héros à se ronger de l'intérieur tandis que l'autre conduit vers l'extraversion à la conquête de son environnement. Silent Hill 2 creuse la nuit, ICO construit (édifie) le jour.

Parlons peu, parlons bien, parlons du jeu

Sur le jeu proprement dit il n'y a pas grand chose de plus à ajouter à notre avant-première. Non pas qu'ICO ne se laisse pas raconter, mais en l'absence de menu de gestion, de carte des lieux, de jauge de santé, d'accessoires, de magies, d'armement et de tout attribut habituel aux jeux vidéo, les explications sont forcément courtes. ICO est un petit bonhomme qu'il faut diriger à travers le labyrinthe d'une énorme forteresse médiévale. A sa disposition : un bâton pour se défendre, et une agilité reflétant son jeune âge et sa silhouette allongée. Emmuré vivant par les membres de son propre village parce que né avec des cornes, ICO s'arrache de justesse au tombeau où il doit mourir à petit feu pour croiser une autre victime de l'énorme prison. Le destin de sauveur devient inéluctable dès qu'on aperçoit la silhouette féminine gracile enfermée dans une cage suspendue plusieurs dizaines de mètres au-dessus du vide. Surtout que sans elle, pas de fuite possible. Les destins de la jeune princesse Yorda et de ICO sont dorénavant liés à la vie à la mort. Car pour s'arracher au tombeau de pierre il faudra l'agilité et l'esprit du garçon et la magie mystérieuse de la jeune fille pour ouvrir les portes… magiques. Plus simple et cliché est impossible, et pourtant, quel voyage !

La Forteresse de la solitude

Yorda et ICO sont les seuls êtres humains de cette aventure. Une troisième présence omniprésente hante pourtant le jeu : la forteresse qui les retient prisonnier. Ce château nordique et oublié par ses habitants est construit comme un véritable édifice. À une échelle gigantesque. Il y a le donjon où sont enfermés les nouveaux tourtereaux, la bâtisse principale et menaçante, corps central du monstre de pierre, les tours annexes, gardiennes symétriques qui permettront de déverrouiller les portes monumentales de l'enceinte, et des surprises… Quand les deux héros traversent les salles et autres jardins, cela n'a rien à voir avec une succession de niveaux artificiels mis bout à bout. Chaque salle, chapelle, tombeau, cour intérieure a une place justifiée dans l'architecture. On a vraiment l'impression de visiter une forteresse géante issue de l'habituel délire mégalomaniaque de l'homme. Pour dire : la conformité apparente de cette architecture rend les donjons de Zelda totalement artificiels en comparaison. Dépouillés et vides comme un château médiéval déserté, ce sont les différentes roches et architectures qui donneront une identité aux lieux. En sachant que l'échelle des salles continue dans le gigantisme. ICO et Yorda sont aussi petits dans le décor qu'un pèlerin au centre de la cathédrale de Chartres (par exemple). Crédible jusque dans ses arrières salles ou ses installations obscures, cette architecture grandiose n'a plus rien à voir avec l'habituelle conception de niveaux, prétexte à créer des embûches au joueur. Les deux héros reviendront d'ailleurs plusieurs fois sur leur pas (possible de faire complètement demi tour à n'importe quel moment en théorie) pour trouver leur chemin jusqu'à la sortie. L'impression d'écrasement et de menace est ainsi permanente. Et, quand à la véracité des lieux s'ajoute des éléments ésotériques énigmatiques, pas besoin d'un message en clair pour comprendre qu'il vaut mieux fuir.

''The incredible machinerie''

En cherchant la porte de sortie, ICO devra déclencher de curieux mécanismes. Rien de beaucoup plus étrange que ceux qui déclenchent un pont-levis ou une herse, et toujours logique avec le décor du moment (moulin à vent décrit, cascade d'eau intérieure, tombeau et, plus généralement, portes et pont-levis…). À une époque où poulies, poids et contre poids faisaient office d'énergie à la place de l'électricité, il est vite logique d'avoir à les déclencher. Même si le nombre de mécanismes plus ou moins directs est un peu plus élevé que la réalité ne le voudrait. L'important, et cela fait partie des grandes qualités de cette aventure, est que chaque élément est cohérent avec le suivant et qu'on y croit. Pour sortir de chaque espace il faut beaucoup observer les lieux (la caméra distante est contrôlable pour de magnifiques panoramiques et, en plus, le bouton R2 permet de zoomer à n'importe quel moment !), prendre des risques, essayer. La solution n'est jamais loin, jamais très compliquée, à condition de rester concentré.

Des cornes au naturel mais pas de magies artificielles

Nul besoin de super pouvoirs, à son âge ICO est souple et agile comme un gymnaste. Avec ce qu'il faut d'hésitation et de maladresse pour être humain (ICO trébuche, perd l'équilibre au bord du vide pour se rattraper in extremis), le petit personnage saute par dessus des précipices (la forteresse est construite à même la roche d'une falaise au bord de la mer), grimpe le long de chaînes (et s'y balance), se suspend aux corniches naturelles, nage. Son énergie est telle que la vitesse avec laquelle il tire ou pousse des caisses métalliques renvoie tous les autres habitués au royaume des escargots paraplégiques. Chaque geste et posture adoptée est d'une justesse effarante. Il faut remonter à Prince of Persia, Flashback et Heart of Darkness pour retrouver une telle précision dans l'animation. Il y a tellement de phases intermédiaires entre les gestes clés que ICO devient très vite une entité vivante. Il ne faut pas hésiter à zoomer sur lui dès que l'occasion d'une caméra rapprochée se profile, car ICO est aussi fignolé de près que de loin. Les ombres sur son corps réagissent en fonction de l'éclairage, du soleil, les mouvements de ses vêtements suivent la direction du vent, des mèches de cheveux frémissent, et ses yeux clignent naturellement. Tant de détails pour un personnage contrôlable la plupart du temps à distance est un des indices de l'amour du travail bien fait qui se dégage de ce soft.

Des personnages qui émeuvent pour de bon

La princesse Yorda est le premier personnage virtuel à exprimer tant de vie. Le joueur ne la contrôle jamais et, honnêtement, telle une vraie femme dans la vraie vie, le joueur masculin et le garçon ICO se demanderont tout le long de l'aventure ce qui la dirige, ce qui l'habite. Une fois libérée de sa cage, la lumineuse (elle cache un secret forcément) Yorda prend vie. Livrée à elle-même, elle se promène dans les salles. Hésitante, parfois capricieuse, elle rejoint quand même ICO quand celui-ci l'appelle. En insistant elle prend la main du garçon qui l'entraîne dans sa course. Et il faudra l'entraîner fermement d'une salle à l'autre pour survivre, quitte à être un peu brusque. Seulement comme elle n'a pas le même stamina que le jeune garçon, elle se fait un peu prier. Le contact entre les deux êtres est de ce point de vue, et de bien d'autres, remarquable. Yorda ne suit pas ICO dans sa course avec constance lorsqu'ils se tiennent par la main, du coup leur contact se relâche parfois, ICO est tiré malgré lui en arrière, ou bien elle est bousculée vers l'avant. Le lien grandissant qui les unie se tisse au fil des périls, au fur et à mesure que le joueur apprend à gérer le tempérament un peu lunaire de Yorda. Quand, après avoir franchit un précipice tout seul, ICO se retourne et tend la main vers la jeune fille pour qu'elle l'attrape en sautant dans le vide, le pouvoir émotionnel du jeu décolle littéralement.

Un seul bâton contre les ombres noires

L'essentiel du jeu demande jugeote et agilité, observation et adresse. ICO devra toutefois protéger Yorda en se battant avec son bâton (qui deviendra une épée bien plus tard). Les esprits esclaves de la forteresse n'ont qu'une idée : récupérer la princesse et la remettre dans sa cage. À intervalles irréguliers, des esprits, des ombres noires comme l'encre, surgissent de failles spatio temporelles dans le sol (de sombres portails magiques, si vous préférez). Changeant de forme sans arrêt, n'ayant pas vraiment de substances, ces esprits aux yeux fous (effets de bougés extraordinaires) tantôt araignées, tantôt goules, tantôt sortes de diables volant, chercheront inlassablement à arracher Yorda de la protection d'ICO. Des grands coups de bâton les réduiront à l'état de fumée noire, mais faut-il encore réussir à les toucher, car ils savent très bien esquiver. Les accrochages avec ces ombres sont aussi formidables que le reste du jeu. Et faciles, car il suffit d'être prudent et patient pour éloigner la menace. Il s'agit autant d'un jeu d'esquive que d'anticipation. Quand une goule réussit à mettre Yorda sur son épaule et à l'entraîner dans l'affreux trou noir du sol, in extremis, ICO peut toujours lui tendre la main pour l'arracher aux ténèbres ! Ça se complique quand les monstres, silencieux et animés comme une matière noire en mutation, se mettent à voler à travers une énorme pièce. Si jamais l'un deux arrive à kidnapper Yorda et à la transporter à l'autre bout de la salle gigantesque, il y a peu de chances que ICO ait le temps de la rattraper. Il faut donc soit empêcher totalement qu'une ombre lui mette la main dessus, soit positionner ICO près du trou où elle risque d'être absorbée. Un peu de tactique ne fait de mal à personne. Sinon c'est Game Over. Et on recommence la séquence à l'entrée de la dernière pièce (pas vraiment pénalisant). D'une manière générale il ne fait pas bon laisser Yorda seule trop longtemps, surtout pas dans une autre pièce. Sinon ICO entendra son petit cri, la longue note métallique caractéristique de l'apparition des esprits et il faudra la rejoindre au plus vite. Qui a dit que la vie à deux était facile ?

Une histoire qui survole les autres

Parmi les audaces du jeu, la façon indirecte et elliptique dont est racontée (non racontée) l'histoire est exemplaire. Les scénaristes se sont volontairement effacés derrière une forme abstraite de récit. Une façon qui convient parfaitement à un jeu vidéo puisqu'elle ne se juxtapose pas à l'interactivité. De la courte scène d'introduction utilisant le moteur 3D (pas de cinématiques ici, et c'est tant mieux), aux brèves "cut-scenes" éparpillées ici et là, ce sont surtout les longs et larges mouvements de caméra qui racontent. Quand ICO et sa compagne rentrent dans une nouvelle salle, la position de la caméra n'est jamais anodine. Presque à chaque fois, la vue d'ensemble hiérarchise (inconsciemment) les éléments architecturaux dans l'espace, soit pour justement donner un peu plus d'indices sur le grand "schéma" où sont plongés nos héros, soit pour commencer à donner une indication sur le problème qu'il va falloir résoudre. Alors que le jeu semble progresser tranquillement, chaque nouvelle vision architecturale, chaque sculpture nourrit le joueur tout en l'intriguant. Et la soif d'en savoir plus, de voir plus loin, devient inextinguible. À l'image de cette narration qui montre sans dire, Yorda parle parfois à ICO dans une langue étrange, inconnue. Les sous-titres affichés à l'écran révèlent une langue hiéroglyphique mystérieuse. Les sentiments passent dans le ton de la voix mais pas les faits. Un équilibre audacieux et, nous en sommes encore étonné, totalement réussi.

D'où vient le vent, hein ? D'où ?

Dedans, autour, par dessus et par dessous, l'autre entité qui habite l'aventure avec une force peu commune est le son. La musique éthérée est rare, elle laisse la place aux bruits d'ambiance qui n'ont jamais été mixés avec autant de réalisme. Les bises s'ajustent à la taille des pièces, à leur réverbération. Dehors, le vent souffle en fonction des endroits : quand les héros sont dans une cour à ciel ouvert ou sur la crête d'une falaise, l'air ne souffle pas de la même façon. Des oiseaux crient, et cela justifie les colombes et autres pigeons qui se posent ici et là et laissent des plumes s'envoler. Les mécanismes qui se déclenchent couinent de tous leurs métaux rouillés. L'eau paisible ou en cascade rend l'air humide et l'oreille confirme ce que l'œil perçoit. À ce titre, le bruissement des arbres accompagne les plus beaux feuillages (mobiles) qui nous aient été donnés de voir dans un jeu vidéo.

Le soin et le brio avec lequel le monde est recréé n'ont d'égal que dans sa capacité à rendre poétique l'ensemble. Ambiance écologique sans être bêtement new age, le pouvoir d'évocation du son rejoint l'image pour un spectacle émotionnel à couper le souffle.

Un soft optimisé pour l'éternité

Une fois le livre d'ICO refermé il reste dans le cœur et dans la bouche un double sentiment. Celui d'une aventure si prenante que l'on voudrait continuer encore et encore (10 heures en moyenne, soit tout de même, pour donner un ordre d'échelle : 2,5 fois des films fresques comme Ben-Hur ou Autant en Emporte le vent), et celui d'avoir terminé l'histoire comme il le fallait, comme l'histoire le réclamait, comme le voulait les auteurs. La sensation d'accomplissement au terme de l'aventure est presque sans équivalent. En puissance évocatrice elle dépasse même les satisfactions pourtant célébrées des jeux les plus lyriques, comme, encore et toujours, Zelda ou les Final Fantasy. À peine grandiloquent, totalement cohérent, fermant la boucle d'une histoire dont on ne connaîtra jamais les deux bouts, la conclusion d'ICO entraîne le jeu vidéo sur un rivage qu'il n'a jamais accosté.

Chef-d'œuvre inattendu, pour comprendre la finesse du propos de l'aventure, il suffit peut-être d'expliquer que, pour sauvegarder la partie, nos deux héros doivent trouver un banc de pierre, s'y asseoir ensemble et s'assoupir un instant avant de se réveiller, de renaître ensemble. Même à l'abri dans son canapé moelleux, le joueur ne pourra s'empêcher de partager le destin tragique et beau de ICO et Yorda. Sans doute la première idylle crédible du jeu vidéo.

Bliss

24/10/2001

vendredi 17 juin 2011

Zelda : Ocarina of Time : À l'épreuve du temps

Dans le registre si les éditeurs ont le droit de rééditer leurs jeux, les critiques ont aussi celui de republier leur opinion d'alors. À la belle occasion de la ressortie d'Ocarina of Time en relief sur 3DS, voici, repêché dans les toutes premières archives d'un site qui s'appelait alors Overgame, la critique d'un certain Zelda Ocarina of Time sur Nintendo 64 dont l'événement, il faut se resituer, concernait essentiellement ce que l'on qualifiait alors péjorativement de : "fans Nintendo". C'est dans ce contexte d'ignorances et de primes jeunesses (mais ailleurs, du côté de la Grande-Bretagne et du sérieux magazine Edge, la mesure d'OoT fut bien prise) qu'il a fallut lutter un peu pour faire admettre que l'innovation créative, la valeur générale du jeu et même sa pérennité aujourd'hui confirmée, valait un 10/10 et une éloge sans réserve. Revoici, presque en l'état, la tentative de cri d'amour en destination d'un des jeux les plus importants jamais conçus. Les mots candides étaient et restent trop cours mais le constat général, comme les détails techniques, restent valables. Le titre de l'article d'alors le pressentait, l'Histoire le confirme : toujours vivante et vibrante aujourd'hui, l'œuvre d'hier s'inscrit bien dans la durée.


Zelda : The Ocarina of Time : à l'épreuve du temps

Le jeu de l'année pour les plus modestes, celui de la décennie pour d'autres, plus audacieux. Le jeu du siècle, enfin, pour les trop enthousiastes qui ignorent obstinément que les jeux vidéo n'ont pas encore 20 ans. Zelda rentre déjà dans la légende à coups de superlatifs. Vouloir à tout prix donner une importance à Zelda sur une échelle de temps tombe bien finalement. Car Zelda: the Ocarina of Time EST une affaire de temps. Sans même revenir sur son extravagante durée de gestation qui fait dire à son auteur Shigeru Miyamoto que "trois années pour faire un jeu est un délai beaucoup trop long... Dorénavant je voudrais que mes projets se fassent en six mois", il faut retenir que le scénario lui-même repose sur le Temps.

Trois années de création, sans doute trois ans d'attente pour les plus fidèles mais aussi trois années de cynisme et de persiflage des sceptiques. Le héros du jeu, quant à lui, battra ce record de patience puisque, après 20 heures de jeu, Link devra dormir sept ans avant d'accomplir la suite de son destin. Tout le scénario est axé sur ce clivage qui une fois énoncé peut paraître simple mais révèle une ingéniosité exemplaire.

Loin d'être un luxe, ces voyages dans le temps permettent en réalité de doubler la surface du jeu. Imaginez que vous visitez un monde complet avec ses villages, ses plaines et montagnes, et évidemment son château, et qu'après avoir zappé dans le futur tout est là mais différent. Surtout que pendant votre sommeil le vilain de l'affaire a méchamment mis à sac le paysage bucolique. Alors c'est reparti, vous refaites le tour du monde à la recherche d'items indispensables ou de donjons maléfiques. Le Zelda mythique sur SuperNintendo avait inventé ce procédé avec un petit Link qui basculait du monde de la lumière au monde des ténèbres. Cette fois là tous les donjons accomplis dans un monde se retrouvaient dans l'autre, en pire. The Ocarina of Time trouve un équilibre beaucoup plus subtil. Chaque époque a ses donjons. Trouver le lieu, l'époque et l'équipement adapté font partie intégrante du jeu.

C'est finalement une des choses les plus étonnantes de cette cartouche. Alors que le scénario, sans doute désuet, peut faire l'objet d'une grande attention pour son souci du détail, il conduit avant tout à des aires de jeux incroyablement évoluées.

Peu importe le scénario. Même si le jeu entraîne le personnage dans de nombreuses scènes en temps réel qui font avancer l'histoire et qui peuvent éventuellement lasser les plus impatients, la récompense du joueur est ailleurs. Car après les ruisseaux, les papillons et la pêche à la ligne, de vrais et sombres donjons vous attendent. C'est ici que l'inventivité des équipes de Nintendo peut faire rougir la concurrence : cette capacité à concevoir des niveaux dont les imbrications architecturales sont aussi crédibles que retorses à assimiler. Chaque "donjon" ou niveau a son thème, de l'arbre séculaire au poisson géant en passant par le vrai donjon de brique, le joueur est obligé de se créer dans la tête une topographie très rigoureuse des lieux. Et en 3D, en volume, cette fois-ci. Si vous voyez une fenêtre vingt mètres plus haut et que votre grappin ne peut l'atteindre, il vous faut penser ou repenser les couloirs, escaliers, sauts et escalades qui pourront vous y conduire. Inouï car chacun des "donjons" rencontré oblige à réfléchir différemment. A chaque thème ses spécificités.

Des décors et des paysages qui ouvrent l'espace vers le ciel comme vers l'horizon. Malgré des limites parfois visibles, les capacités d'affichage de la N64 sont totalement transcendées.

Retenant constamment l'attention du joueur, le rythme lui-même au sein de ces espaces est variable. Vous passez de combats inhumains à des phases de recherche et d'exploration méticuleuse. Luxe ultime, quelque soit le danger derrière une porte, ces phases tendues sont toujours ponctuées de découvertes graphiques surprenantes, voire, éblouissantes. S'il fallait comptabiliser le nombre de fois où la mâchoire du joueur s'ouvre d'incrédulité, Zelda 64 battrait déjà des records. Il y a toujours une surprise au fond d'un trou, derrière une colonne ou un arbre, au-delà d'une colline ou d'une fenêtre. Après plusieurs dizaines d'heures cela devient écrasant. Alors qu'on commence à penser qu'après tant de surprises la lassitude pourrait venir, une nouvelle découverte, un nouveau lieu à explorer, un nouvel objet à utiliser, un nouveau compagnon, vous fait replonger sans rémission. Et quand on perçoit ici ou là les limitations techniques de la Nintendo 64, le compromis entre réduction de définition et spectacle offert est toujours juste.

Du glaive et bouclier de bois aux attributs royaux et métalliques de la Triforce, l'exploitation des armes et autres utilitaires permet à elle seule des manières innombrables de jouer.

Moins copieux que dans un RPG standard, la collection d'armes et d'items ramassés sur la route est en revanche exploitée comme jamais. C'est entendu, le principe de locomotion du jeu est à la 3e personne (et si on disait "vue objective" ?), n'empêche, la visée du lance-pierre ou de l'arc se fait en vue subjective. Précision parfaite. Et si vous savez qu'une fois à dos de cheval vous pouvez viser en vous déplaçant, vous comprendrez que le nombre de façons d'appréhender le jeu est d'une variété invraisemblable.

Par exemple, Link va devoir apprendre à souffler un air pour de vrai dans sa flûte mystique, l'Ocarina, partition à l'appui. Ce n'est pas facultatif, il faudra vraiment jouer des mélodies de trois à cinq notes avec la manette. Pour communiquer à distance, pour ouvrir des passages, pour faire jaillir le soleil ou la pluie. Répétons : Link peut faire apparaître à volonté le soleil ou la pluie sur les terres d'Hyrule !! Vous vous rendez compte du fantasme enfin réalisé ?

Des idées que certains n'osent même pas rêver sont mises en pratique dans cette cartouche. De nouveaux concepts y naissent pour assister le joueur dans une 3D encore confinée dans votre téléviseur.

C'est une certitude, le saut automatique, déjà évoqué, qui renvoie Mario 64 à ses plate-formes simplettes, et les deux formidables trouvailles que sont le bouton "d'attention" et le bouton "sensible au contexte" vont faire des émules ! Après apprentissage progressif, l'évidence de ces fonctions saute aux yeux. La gâchette Z permet à volonté de se verrouiller sur un adversaire de façon à ne jamais le perdre de vue en plein combat. Une fois maîtrisée cela devient un véritable plaisir de faire des bonds sur les côtés ou des sauts périlleux d'esquive arrière en plein combat. D'autant plus que ce bouton Z replace instantanément l'axe de vue derrière Link et permet des changements d'angles ultra rapides.

Le bouton bleu, affiché à l'écran, indique à bon escient la fonction qu'il a. Parler, saisir un objet, frapper : pas de doute sur l'attitude à avoir et donc moins de gestes inutiles. Et puis il y a la petite fée qui accompagne Link et qui survole les différents centres d'intérêt au cas où vous seriez distrait.

Tenez, encore une idée tellement simple qu'on se demande pourquoi elle n'existait pas déjà (encore la preuve que Miyamoto a seul accès à une source d'inspiration à la fois universelle et privilégiée). Tous les personnages qui peuvent nager sont susceptibles de se noyer, non ? Et bien pas Link. Son aptitude à nager sous l'eau est limitée au temps qu'il peut retenir sa respiration. Au bout de trois secondes le personnage remonte automatiquement à la surface pour reprendre une goulée d'air. Ce n'est pas du bon sens ça ? La difficulté consiste alors à accomplir sous l'eau certains objectifs avant la remontée salvatrice. Et évidemment, l'astuce complémentaire c'est que le héros apprendra, avec l'âge, à retenir sa respiration plus longtemps.

Même avec un scénario élaboré et un monde complet reconstitué, Zelda 64 est surtout une expérience interactive. Un jeu vidéo.

Ce monde énorme offert à l'exploration ne serait qu'un tableau si l'interaction n'était pas à la hauteur. Facilement ridicules sur une image fixe, les interlocuteurs rencontrés, une fois animés et "bruités", dégagent de vraies personnalités. Ils vous arracheront toujours un sourire. En toutes circonstances vos déplacements sont suivis scrupuleusement par leurs regards.

Link peut constamment influer sur les éléments du décor, pousser des caisses, couper les mauvaises herbes. Enfant il monte sur les tables, adulte il monte sur les armoires. Gestes inutiles la plupart du temps mais qui matérialisent le décor. Lors du passage de l'enfant à l'adulte, puisque Link a réellement grandi physiquement, la position de la caméra se modifie. C'est discret. Pourtant, pour montrer Link adulte la vue est plus haute, et la caméra plus éloignée qu'enfant. Toute la perception du décor s'en trouve altérée et après des heures d'habitudes enfant, et quelques allers-retours temporels, l'effet est "inconsciemment" marquant.

Un monde interactif à l'écoute de vos oreilles.

L'autre limite reconnue du support cartouche est la qualité sonore. Zelda 64 fait complètement oublier la technique. Si quelques morceaux synthétiques sont là en souvenir des épisodes précédents, certaines compositions orchestrales laissent pantois. Comme dans les films, la musique est là pour encourager les émotions. Souvent joyeuse, elle atteint toute sa maturité dans les moments sombres et dangereux des caves suintantes. Tous les effets spéciaux participent à l'immersion dans un espace qui fourmille de détails sonores. Si ce que vous voyez est en 3D, ce que vous entendez l'est aussi. Vous savez quand le danger vient de droite, de gauche mais aussi d'au-dessus et de quelle distance.

Si vous suivez de près l'évolution des jeux vidéo vous devez savoir qu'une voie entre films et jeux vidéo est en train de se créer. Non pas pour imiter les films mais pour impliquer davantage le joueur dans un vrai scénario auquel il participerait.

Resident Evil II a cette année fait beaucoup progresser cette recherche, mais les décors étaient fixes, le thème spécifiquement horrifique. Dans un tout autre registre, Final Fantasy VII livrait un système alternant avec élégance, avancées automatiques du scénario et actions du joueur, mais il était définitivement linéaire et les combats en sélections de menus plus gestionnaires qu'actifs. A en croire le monde PC, Half-Life devient aussi une réussite de cette approche hybride, mais c'est d'abord un exercice de style en vue subjective. Une énième variation de la course après la mort. N'est-il pas temps de trouver une alternative à ce grossier et trop usité ressort dramatique ?

Car finalement, aucun de tous ces jeux n'offre la sensation de liberté de ce Zelda sur Nintendo 64. Une tentative de mettre en scène la vie et non la mort. L'essai brillant de Nintendo et Miyamoto marque enfin ce pas. Et en plus Zelda a l'ambition modeste d'abriter tous les modes de jeux : des mini-jeux à la Tétris, aux combats contre des démons pour la survie de l'univers

La gamme des émotions ressenties dans Zelda trouve sa richesse dans des infinies variations de petits plaisirs. Vous n'aurez jamais peur pour votre vie. Vous serez pourtant sollicité de mille manières. Curiosité, émerveillement, compassion, inquiétude, patience, satisfaction, rire, vous pouvez continuer la liste. Chevaucher les plaines d'Hyrule au galop pour le simple plaisir ne s'explique guère en terme de score. Il faut accepter les moments de joie pure comme des cadeaux.

Sous des dehors enfantins, voilà un jeu vidéo qui vient en réalité donner une leçon de maturité créatrice à tout le monde.

Zelda ouvre l'horizon de tous les développeurs, de votre télévision et peut-être de votre esprit. Si vous êtes prêt au voyage.

Bliss, 11 décembre 1998

dimanche 2 janvier 2011

BEST OF JEUX 2010 : Une sélection militante

Le jeu vidéo repose sur des formules, des concepts et des gameplays qui évoluent beaucoup plus lentement que les technologies qui les supportent. La stabilisation hardware du côté des consoles en place depuis 4-5 ans permet aux studios de mieux finaliser leurs productions et, parfois, d'ouvrir la porte vers de nouvelles expériences…

Militant comme toujours ici pour un jeu vidéo digne de lui-même, on s'obstinera à ne vouloir reconnaître que dans les premiers jets les jeux les plus légitimes. Même si elles sont techniquement supérieures au premier essai, les suites numérotées sont toujours coupables de naître d'un plan d'amortissement sur plusieurs années et non d'une pure volonté artistique. Si le jeu n°2 est "enfin" abouti cela implique que le premier été commercialisé sans l'être. Si le jeu n°3 révèle enfin le potentiel de la série c'est que les créateurs ont échoué à bien s'exprimer dans le premier. Que l'on entende bien, le work in progress artistique est tout à fait admissible, même s'il prend le joueur en otage de ses recherches et errements. En revanche, le procédé économique qui consiste à transformer le consommateur payant plein pot en béta testeur (un métier normalement rémunéré) ne devrait pas exister. Ce qui est vrai pour un artiste-concepteur comme Jonathan Blow qui a consacré deux années pleines à finaliser la mécanique du gameplay de son Braid alors que le jeu aurait pu être commercialisé bien avant, devrait l'être pour des grosses productions avec des budgets colossaux. Le modèle freemium aujourd'hui généralisé dans les jeux sociaux sera peut-être celui du jeu vidéo tout court demain.

François Bliss de la Boissière

(Twitter : overgamevoice)

Best of 2010 : Les jeux originaux

1 / Limbo (Playdead/Xbox Live) : Pourquoi ce jeu dit "indépendant" en tête de tous les jeux cette année et non Braid, flOw ou Flower les années précédentes ? Parce que contrairement aux propositions mettant en scène un gameplay/concept à la limite de l'abstraction, Limbo place l'humain au cœur du projet. Limbo ne se présente pas comme un pur objet interactif mais comme une œuvre qui réussit à intégrer l'interactivité à un ensemble de moyens d'expressions artistiques. Du noir et blanc expressionniste à la bande son minimaliste et enveloppante à la David Lynch, de l'absence de mode d'emploi aux mouvements discrets de caméra vers l'avant ou l'arrière, chaque élément appartient à une même sphère narrative émotionnelle et cérébrale. Le participant pénètre dans un univers complet de conte macabre par les yeux d'un petit garçon qui se réveille et dont l'éveil au monde, en quelque sorte, est naturellement fantasmatique et craintif. Un exemple parmi d'autre de la maîtrise artistique intime, aussi importante que le reste, la mise à mort chronique du personnage suggère elle aussi un commentaire à plusieurs niveaux. La lenteur de la fermeture au noir qui la conclut a déjà valeur d'ultime expiration et sert, comme le reste, à rythmer les palpitations du récit muet. Sa répétition cruelle et inévitable, chagrinante d'un point de vue émotionnel, mais non pénalisante en terme de jeu, distille un commentaire tragicomique sur ce principe mort/résurrection si fondamental au jeu vidéo tel qu'il existe depuis 30 ans. L'échec éventuel, la perplexité devant les décors en forme d'impasse ou de gouffre génèrent du récit. Ce temps de réserve individualise la relation psychique et somatique qu'entretiennent le joueur et le petit garçon à l'écran. Limbo fait preuve d'une énorme maturité d'expression physique et métaphysique non pas parce qu'il a le culot de mettre en scène des petits enfants suicidaires, mais parce qu'il réussit à concrétiser et à projeter devant nous la psyché sans garde-fou d'un enfant. Complètement référentiel (on pense à Another World), mais aussi tourné vers le futur artistique du jeu vidéo, Limbo n'est plus que du "jeu".

2 / Heavy Rain (Quantic Dream/PS3) : Encore bancale et trop consciente d'elle-même en tant que jeu dans l'obligation de faire jouer, l'expérience ciné-interactive Heavy Rain laisse néanmoins une marque indélébile dans la mémoire du participant et la généalogie du jeu vidéo en général. Comme dans Fahrenheit, articuler le récit sur une histoire de psycho killer reste une solution bien racoleuse en direction, sans doute, des gamers, et finalement hors champ quand l'essentiel qualitatif se joue dans l'ordinaire des relations des personnages avec leur environnement proche. A ce titre, Heavy Rain réussit pleinement son pari de générer un suspens psychologique à la minute avec des choses banales et à créer une densité émotionnelle entre les personnages et le joueur.

3 / Enslaved : Odyssey to the West (Ninja Theory/PS3, Xbox 360, PC) : En quelques minutes explosives, Enslaved donne vie à deux personnages charismatiques, et à un monde complet avec ses ruines inédites, ses robots et drôles de machines tout aussi inoubliables. Enslaved s'approprie avec intelligence beaucoup de clichés avec une volonté de les transcender et de se rendre accessible à tous. Frustrant un moment pour un gamer averti, les rognages qui enlèvent du gameplay (esquisses de QTE à la God of War avec les boss, survol automatique des drones qui pourraient être pilotés par le joueur) sont autant au service de grand public que d'un récit initiatique qui ne doit pas s'arrêter en si bon chemin. Ce qui n'empêche pas de tomber sur des séquences retorses et des zones de creux. D'une manière générale, le chic et l'élégance, la générosité et l'envie d'en découdre avec les décors, le gameplay, le jeu des acteurs et la mise en scène, envoient mille signaux de bienvenue en direction d'un jeu vidéo respectueux et en quête de réinvention.

4 / Darksiders (Vigil Games/PS3, Xbox 360, PC) : L'outsider qui cache sans doute un des gameplay les plus complets et les plus sophistiqués de l'année derrière un design D&D trop souvent vu. Exploration, simili plate-forme, vol, combats à l'épée hack'n slash, progression des pouvoirs et gestion manuelle des améliorations, absolument chaque rouage du gameplay donne satisfaction aux bouts des doigts et du mental comme un jeu Rare ou Nintendo. C'est cette présence tactile fiable et stimulante au fil d'environnements et d'architectures sophistiqués qui permet de supporter le contexte gothico-démoniaque grandiloquent.

5 / Kirby Au fil de l'aventure (Good-Feel, Nintendo/ Wii, disponible USA, sortie 25 février Europe) : La Wii ne se porte jamais aussi bien que quand elle joue en 2D à réinventer les chartes graphiques normatives et oublie (hélas ?) les fonctionnalités de reconnaissance dans l'espace de la Wiimote. Bien plus qu'un simple décor qui ferait tapisserie, les fils à couture, cordages, boutons, fermetures éclairs et autres tissages (dessinés et non photo réalistes comme dans LittleBigPlanet qui l'inspire un peu) donnent prétexte à une multitude de trouvailles graphiques au service du gameplay. Devenu petite voiture ou tank géant, le transformiste Kirby continue un parcours de plate-forme à mi-chemin de l'expérimental et du grand public. Un grand classique comme le restent encore Yoshi's Story sur Nintendo 64 ou les (Super) Mario Paper sur GameCube et Wii.

6 / Alan Wake (Remedy/Xbox 360) : Encore une grande envie de réconcilier cinéma et jeu vidéo qui n'arrive pas à proposer mieux qu'une cohabitation alternée. Mais, assez bien jouée et mise en scène, la tentative est ici belle et prenante parce qu'elle s'appuie sur un environnement naturel particulièrement bien restitué. Personnage central du jeu, la forêt nord-américaine, ses ombres, son vent, sa brume, ses chalets en bois et ses rivières dégagent une présence organique inédite. La puissance d'évocation est si forte qu'elle rend crédible les situations les plus gauches.

7 / Red Dead Redemption (Rockstar San Diego/PS3, Xbox 360) : Le jeu de l'année choisi par la majorité des édiles du jeu vidéo, Red Dead Redemption impressionne surtout parce qu'il réussit quelque chose que l'on croyait impossible : un GTA western où les paysages horizontaux remplacent ceux des buildings verticaux. Cette prouesse technique admise il reste un jeu d'aventure en manque flagrant de personnalité. RDR décline tous les clichés du western classique qu'on ne supporterait plus au cinéma, comme si le western spaghetti des années 70 n'était pas passé par là. Habité de beaucoup trop de figures génériques (et de raideurs et de bugs décidemment indécrottables des free roaming games), ce premier western interactif démontre surtout qu'il va être possible – une fois cette surprise passée - d'en créer bientôt un avec une vraie personnalité.

8 / Bayonetta/Vanquish (PlatinumGames/PS3, Xbox 360) : Il faut regrouper ces deux jeux dans le même bouillonnement créatif halluciné du "jeune" studio PlatinumGames qui balance sur le marché à une cadence improbable des jeux fous et énormes qui demanderaient des années à n'importe quelle autre équipe japonaise ou occidentale. Hyper racoleur, les deux projets manquent de finesse mais pas d'imagination. Toujours au service d'un gameplay fouillé à la japonaise malgré des compromis d'accessibilités plus ou moins bien amenés, les tourbillons graphiques et sonores sexués et ultra fétichistes entrainent le joueur dans un spectacle interactif proche de l'ivresse.

9 / Sports Champions/The Shoot (Zindagi Games/Sony/PS3) : Il fallait faire la preuve de la pertinence du PlayStation Move, vis à vis de la Wiimote de Nintendo qu'il plagie, par le jeu et non par un plan de communication massif. Et ce sont justement deux jeux d'allure modeste qui font totalement l'affaire. Tennis de table où le gamer retrouve ses tics et faiblesses de vrai joueur de ping-pong, lancé de frisbees hyper raffiné et, surtout, tir à l'arc incroyablement tangible, offrent une précision de jeu HD dans la compile Sports Champions qui renvoie l'approximatif Wii Sports à ses balbutiements de nouveau né. Quant aux supers plateaux de cinéma thématiques de The Shoot et son accessoire ultra kitsch PS Move Zapper, ils développent un superbe jeu de tir sur rails que le tir au canard de Wii Play n'avait fait qu'esquisser sans concrétisation sérieuse il y a déjà quatre ans. Le jeu à reconnaissance dans l'espace trouve ici la maturité technique qui va permettre aux gamers de se livrer avec confiance à de sérieux jeux comme le prochain Killzone 3.

Best of 2010 : La suite au prochain numéro

- Super Mario Galaxy 2 (Nintendo/Wii ) : La concession commerciale du chiffre 2 fait mal chez un Nintendo qui ne cache plus son jeu marketing. Totalement vertigineux et sans doute intimidant pour tous les créateurs du monde, le jeu laisse sur place toute la concurrence d'une galaxie à l'autre.

- Mass Effect 2 (Bioware/Xbox 360, PC, PS3 le 23 janvier) : Avec une partie action cette fois vraiment travaillée en accord avec ses visuels somptueux et son histoire fouillée, et non intrusive, Mass Effect 2 devient le jeu d'aventure total entrevu dans le premier épisode. Gros point noir : en l'absence d'option alternative, la VF insupportable oblige les anglophiles à mettre la main sur un exemplaire en VO (en provenance d'Angleterre par exemple).

- Rock Band 3 (Harmonix/PS3, Xbox 360) : Le clavier musical est une merveille (bien que trop cher) même si l'apprentissage difficile. Comme les modes pro qui entrainent les joueurs vers un véritable apprentissage des instruments de musique. Peut-être le chant du cygne du genre musical en désamour, mais quel chant !

- God of War III (Santa Monica Studio/PS3) : L'énorme sens du spectacle fait avaler un gameplay solide qui ne change pas plus que les enjeux.

- Halo Reach (Bungie/Xbox 360) : C'est léché, fluide, efficace, toujours bien accompagné musicalement mais enfin, combien de campagnes faut-il avant de passer à autre chose ? Bungie a en tous cas compris et change justement de camp. Ce qui n'empêchera pas de continuer à voir débarquer des jeux Halo…

Best of 2010 : Jeux indépendants (ou presque)

- Les Mésaventures de P.B. Winterbottom (XBL, PC) : Héritier direct des concepts mentaux de Braid mélangeant espace et temps et manipulations au millimètre, mais pas suiveur, ces mésaventures là se la jouent burlesque comme un film muet avec un cachet et un raffinement artistique qui en dit à son tour long sur les possibles audaces artistiques du jeu vidéo.

- Super Meat Boy (XBL, PC) : Une vivifiante revisitation de la mécanique de précision des jeux de plate-forme au touché aussi impeccable que l'humour moitié trash moitié gamin. Adulte sans le dire.

- 3D Dot Game Heroes (PS3) : Commercialisé en boite et en magasin, ce vibrant hommage à Zelda a Link to the Past aurait aussi bien pu se vendre directement en ligne dans la catégorie indé. Inégal mais à voir absolument, ce duplicata en pixel art du monde de Zelda souligne, en passant, combien un vrai Zelda innovant manque au monde du jeu vidéo depuis The Wind Waker.

- Lazy Raiders (XBL) : Une grande folie concentrée que ce puzzle-game plate-forme qui mélange design à l'ancienne, gameplay tourneboulant bien plus fouillé qu'il n'en a l'air, et animations à faire craquer toutes les générations.

- And Yet it Moves (Wiiware, aussi sur Mac) : Limite aride, presque trop sec, mais innovant, le concept aperçu sur Mac d'un jeu de plate-forme en papier froissé où il faut faire tourner le décor pour que le personnage progresse, est enfin devenu presque jouable grâce à la Wiimote.

- Saving Private Sheep (iPad, iPhone, iPod Touch) : Angry Birds par ci, Angry Birds par là, dans la même catégorie puzzle-destruction des décors on peut préférer les bêlements irrésistibles des moutons casqués et les regards hilarants du loup aux aguets.

Le meilleur du pire 2010 : les déceptions

- Gran Turismo 5 (PS3) : Psychorigide jusqu'à l'absurde, interface étouffée par une gaine d'un autre âge, techniquement en retard sur la concurrence (Need for Speed : Shift notamment), GT5 stigmatise, avec FFXIII, tout le retard technique et culturel pris par les développeurs japonais face à l'occident. La fin d'un mythe.

- Final Fantasy XIII (PS3) : Un autre symbole majeur du jeu vidéo japonais s'effondre. 15 ou 20 heures de jeu en couloir où les combats au tour par tour se pratiquent en boucle avant d'apprécier un jeu qui s'ouvrirait d'avantage ? Les aficionados patients de la série acceptent aveuglément cette aberration mais le marché, lui, ne suit pas, et il a cette fois raison. 6 mois plus tard, tristesse, le jeu se brade déjà au tiers de son prix initial. (On ne classera pas le MMORPG Final Fantasy XIV sur PC dans cette liste mais les innombrables problèmes techniques au démarrage confirment de graves déficiences de conception chez Square Enix).

- Epic Mickey (Wii) : Survendu par un vétéran du jeu vidéo PC qui n'a pas su recréer le touché interactif des modèles Nintendo qu'il visait.

- Steam sur Mac : Un mariage contre-nature qui ne prend pas encore (voir détails ici).

- Wii Party (Wii) : La laideur passe-partout et les innombrables messages expliquant en longueur des séquences de jeu qui ne durent que quelques secondes laissent plus que perplexe : indifférent.

- Dark Void (PS3, Xbox 360, PC) : Encore un des jeux ambitieux et totalement ratés téléguidés à l'extérieur par Capcom qui oblige l'éditeur à se replier au Japon.

- Sonic the Hedgehog 4 : Episode 1 (PSN, XBL, WiiWare) : La différence avec tous les jeux Sonic annuels est que tout le monde a cru à la réussite de celui-là. Et patatras.

- Game Room (XBL) : La salle d'arcade virtuelle façon PlayStation Home rétrogaming promise par Microsoft sur Xbox 360 se retrouve plombée par des interfaces laborieuses et une ambiance sans âme. Voir une première visite ici.

- Lost Planet 2 (PS3, Xbox 360, PC) : Capcom a autant de problèmes à piloter ses productions à l'étranger (cf Dark Void cette année) qu'en interne au Japon. En voulant chasser sur ses terres le gamer occidental supposément fan des jeux multijoueur, Lost Planet 2 perd une grande partie de ce qui faisait la qualité du premier jeu.

- Split/Second Velocity / Blur (PS3, Xbox 360, PC) : Ratage presque total de repositionnement pour deux studios spécialistes de la simulation d'arcade qui tentent des jeux de courses purement arcade et sans sens de la simulation. On s'y ennuie sans savoir vraiment pourquoi.

- Crackdown 2 (Xbox 360 ) : Une déception inattendue tellement le premier jeu assurait bien ses arrières. Comme quoi les suites peuvent parfois faire moins bien, techniquement et conceptuellement.

- Metroid Other M (Wii) : Encore un exemple d'une réussite japonaise originale qui perd son essence à vouloir s'occidentaliser. Quelle mauvaise idée de (mal) scénariser les péripéties, d'automatiser la visée et de transformer en bonne idée sur le papier en exercice pénible le changement de prise en main de la Wiimote (vue subjective/vue à la 3e personne) en plein combats de boss. Et visuellement, ce projet Wii n'est pas non plus à hauteur de la série.

- Dante's Inferno (PS3) : Du culot, de l'effronterie même à vouloir arracher de force un gameplay à L'Enfer de Dante, sauf que le gameplay ressemble comme deux gouttes de sang à God of War. Les gamers qui connaissent depuis longtemps l'enfer mais pas la Divine Comédie ne se sont pas laissés impressionner.

- Aliens vs Predator (PS3, Xbox 360 PC) : L'aura des monstres et le capital interactif de leurs mondes restent si grands qu'on veut y croire à chaque fois, et puis, comme pour Sonic de l'autre côté du spectre : patatras. À ce niveau de ratages systématiques, on peut parler de malédiction.

Best of 2010 : Rééditions

Ils le méritaient bien, surtout de si belle manière…

- Grand Theft Auto : Chinatown Wars HD (iPad)

- God of War Collection (PS2 > PS3)

- Hydro Thunder Hurricane (Dreamcast > XBL)

- ChuChu Rocket HD ! (Dreamcast > iPad)

- Prince of Persia Retro (iPad)

- Sly Trilogy (PS2 > PS3)

Hors concours en 2010 :

- Le PC et sa galaxie Blizzard, StarCraft II, WoW Expansion

- COD Black Ops, Medal of Honor, Battlefield Bad Company 2 : RAS same players shoot again and again (voir ici pour les échauffourées)

- DS et PSP : Totalement effacées par les mobiles Apple, de l'iPod Touch à l'iPad. La relève est indispensable, et vite.