mercredi 2 décembre 2009

BRÜTAL LEGEND : prog-rock


Lorsque, dès les premières minutes du fantastique menu principal, la vedette Jack Black promet une expérience censée nous "ravager l'âme", on se dit que l'humour clin d'œil qui caractérisera le titre tout entier fonctionne déjà à plein. On ne trouvera en effet rien ici de l'histoire et des séismes modernes du genre metal, rien des Melvins ou de Lamb of God, pour ne citer qu'eux, et certainement rien du post-doom dévastateur de Sunn O))). Ravager l'âme, donc, est surtout une grosse private joke : Brütal Legend a bloqué le compteur sur les années 70-80, lorsqu'une poignée de pionniers et une horde de sympathiques barbares ont poussé les potards à 11, se rêvant princes des ténèbres ou septièmes fils de Satan, un cirque parfois grand-guignolesque qui, plus de trente ans après, continue visiblement à fasciner. Cela fait déjà quelques années que Guitar Hero et Rock Band ont bien réhabilité le mythe côté jeu vidéo, mais on ne pourra pas accuser Tim Schafer, architecte de ce nouvel hommage, de vouloir simplement récupérer le phénomène : c'est lui qui a assemblé la somptueuse bande-son du jeu (107 morceaux et 75 groupes différents), un retour vers une époque où "la musique était vraie" dira-t-il via la bouche d'Eddie, le roadie héros du jeu.

Brütal Legend confirme d'abord que le designer de Grim Fandango et du récent Psychonauts n'a pas son pareil pour accoucher de situations mordantes et pour faire vivre des univers singuliers. En particulier, il condense ici le genre tout entier avec une précision sidérante : musique, bien sûr, mais aussi personnages-types (aussi bien côté fans que côté musiciens), codes visuels et vestimentaires (noir prédominant, chromes rutilants, maquillages et cuir…) ou thèmes (l'enfer et ses démons, le feu, mythes et légendes, moyen âge et heroic-fantasy). Surtout, Schafer trouve le ton juste entre révérence respectueuse et nécessaire lucidité, visiblement passionné mais pas très loin non plus du trip satirico-nostalgique à la Spinal Tap. Car si le son heavy metal n'a au global rien perdu de sa puissance, une partie de son folklore, en revanche, a méchamment vieilli, à l'instar des guest stars goguenardes Ozzy Osbourne et Lemmy (du groupe Motörhead), personnalités culte, sans aucun doute, mais dont l'impertinence et l'audace sont désormais bien émoussées.

Brütal confirme malheureusement une seconde chose : que Schafer est loin d'être un génie du game design. Débordant d'une ambition très inhabituelle (la grande majorité de ses titres jusque-là ont été construits sur des mécaniques simples, la plupart héritées du classique jeu d'aventure), le créateur multiplie ici les influences et les emprunts XXL, du beat'em all au GTA-like, en passant par la stratégie temps réel, avec même un soupçon de beat-matching à la Guitar Hero. Un vieux proverbe dit que l'on ne peut pas tout (bien) faire en même temps, et cela n'a jamais été aussi vrai que pour un melting pot aussi disparate. Quelle que soit la mission (escorter des alliés, remporter une course automobile, capturer des créatures sauvages…), les interactions avec l'univers et les personnages semblent rigides et approximatives, parfois même jusqu'à rendre les tâches les plus simples inexplicablement pénibles et complexes. La frustration atteint son paroxysme lors des séquences de bataille, d'une ergonomie si désastreuse (des solos de guitare doivent être joués pour donner des ordres aussi cruciaux que rappeler son armée ou définir un point de ralliement) qu'elle annihile toute dimension tactique.

Le plus décevant n'est pas tellement que ces éléments n'aient pas été peaufinés à un degré de qualité raisonnable ; en voulant trop faire, Schafer s'éloigne avant tout de ce qui constitue l'essence de son sujet. Le metal, comme le rappelle d'ailleurs le jeu lui-même, est la musique de l'instinct et de la force brute, un exutoire primaire et magnifique joué de préférence fort et vite. Brütal Legend, au contraire, est trop réfléchi et trop expérimental. Si le jeu fonctionne tant bien que mal, c'est moins comme un hommage au sens strict que comme une interprétation personnelle du mythe par un fan au cerveau bouillonnant, ce qui n'est pas sans donner à l'aventure une couleur plaisamment insolite. Mais pour le vrai jeu heavy metal, il faudra s'aventurer sur des terrains plus sauvages, ceux de God of War par exemple. Brütal Legend, lui, tient finalement plus des expériences hasardeuses du rock progressif.

3 commentaires:

Corto a dit…

Sunn O.... tu cites Sunn o! tu vas bien? Ta santé mentale me préoccupe... tes oreilles se sont elles mis à saigner?

Raphaël a dit…

géniale cette kro !

Nicolas Wartelle-Mathieu a dit…

Meuh non il est excellent ce jeu !