vendredi 16 avril 2010

War Games

Une vidéo confidentielle présentant une bavure supposée de l'armée américaine en Irak invite des comparaisons entre soldats et gamers, accros à la modern warfare de Call of Duty. La guerre serait un jeu pour certains, visiblement. Mais une réalité en cache parfois une autre.

Parmi les actualités américaines fortes de la semaine dernière, on a beaucoup parlé d'une vidéo noir et blanc diffusée par l'organisation suédoise WikiLeaks, déjà auteur d'un certain nombre de scoops brûlants. Celle-ci témoigne en effet d'un incident survenu le 12 juillet 2007 à Bagdad en Irak, lorsqu'une paire d'hélicoptères Apache fait feu sur ce qui est alors perçu comme un groupe de rebelles armés. Le bilan inclura finalement deux enfants grièvement blessés et une douzaine de morts, dont deux journalistes de l'agence Reuters. La diffusion de ce document inédit – et ultra-confidentiel – incluant images de la caméra embarquée sur les appareils et enregistrement complet des conversations a provoqué le débat que l'on imagine outre-Atlantique. Mais c'est la réaction du journaliste australien Julian Assange, présenté comme responsable de WikiLeaks, qui s'est révélé la plus intrigante pour les fans de la culture gaming. "Les pilotes se comportent comme des joueurs de jeu vidéo, a-t-il en effet déclaré durant une conférence du National Press Club à Washington. C'est comme s'ils voulaient obtenir le high score."

A priori, un énième parallèle plus ou moins pertinent entre guerre et shoot'em up, une remarque très vaguement informée aux relents moisis de Space Invaders. Les images, pourtant, accusent une ressemblance frappante avec un jeu bien plus récent, en l'occurrence Call of Duty : Modern Warfare. L'une des missions de la campagne solo, Death from Above, place en effet le joueur aux commandes d'une mitrailleuse embarquée à bord d'un avion lourd gunship ; même esthétique "caméra de surveillance", même anonymat des cibles… Les similarités vont jusqu'au ton effroyablement détaché des soldats. Après un tir particulièrement réussi dans le jeu, ces derniers rigolent en disant que cela va faire un "super ralenti". "Ouais, regarde tous ces connards morts", lance un pilote dans la vidéo de WikiLeaks. "Bien joué !" répond un second.

Les connexions entre guerre et jeu vidéo ne datent bien sûr pas d'hier : de nombreux gradés sont régulièrement embauchés par les studios pour garantir un certain degré de réalisme tandis que l'armée américaine continue à faire une utilisation importante de solutions à base d'univers virtuels pour l'entraînement des troupes – sans même parler des titres naviguant entre deux eaux tels que Full Spectrum Warrior ou America's Army. Rarement les imageries ludiques et militaires se sont à ce point téléscopées, cependant, un constat d'autant plus étrange que les deux mondes évoluent à priori dans des directions différentes. Alors que, comme le rappelle le magazine Slate, les techniques militaires modernes tendent à éloigner de plus en plus les soldats et les cibles, le jeu vidéo mainstream, au contraire, tend vers l'immersion totale et pousse presque le joueur au corps-à-corps avec l'ennemi – mais à bonne distance des réalités les plus crues du conflit. On se souvient du tollé qu'avait provoqué l'annonce l'année dernière du jeu Six Days in Fallujah, lequel promettait la guerre en Irak "comme si vous y étiez" ; trois semaines après l'annonce du titre, Konami retirait finalement son soutien du projet.

Est-il juste, du coup, de comparer soldats et "joueurs de jeu vidéo", tout en suggérant une sorte de connexion barbare et irresponsable entre les deux ? Si les images montrent parfois les gamers fusil au poing et impatients d'en découdre, ils ne participent qu'à une version édulcorée et distante du conflit, héritière des batailles de cour de récré et, surtout, placée dans un contexte bien spécifique et souvent commodément ignoré – celui du jeu et de l'imaginaire. Contexte qui fait presque entièrement défaut à la vidéo de WikiLeaks. Quels sont les évènements antérieurs ayant précédé la fusillade du 12 juillet 2007 ? Les soldats qui ont appuyé sur la gâchette ce jour fatidique sont-ils incapables de regret et de compassion ? "Peut-être, répond le journaliste David Finkel du Washington Post, lequel a suivi la campagne irakienne durant cette période. D'un autre côté, je suis resté en contact avec beaucoup de membres de ce bataillon, y compris avec celui qui a dû secourir et porter l'un des enfants blessés, et cette découverte continue à être difficile pour lui. Je ne rentrerais pas dans les détails sans sa permission mais je peux vous assurer que c'est quelque chose qui le hante."

[Image : extraits de la vidéo WikiLeaks (haut) et de la mission Death from Above de Call of Duty : Modern Warfare (bas)]

4 commentaires:

Julien a dit…

Encore une fois super article. Je me souviens de la premiere fois ou j'ai joue ce niveau avec des amis americains. C'etait a la fois excitant et derangeant. Call of Duty est sans concessions, d'autres jeux comme brothers in arms sont plus humains et montrent d'autres aspects de la guerre mais ils n'ont pas autant de succes. Kaboom!

Octave a dit…

Le parallèle entre l'attitude des soldats et l'attitude des joueurs n'a rien d'un relent moisi. C'est au contraire une des rares fois où un parallèle guerre virtuelle/guerre réelle est pertinent. Oui les soldats de la vidéo se comportent réellement comme des gros cons de joueurs courant après le high score, on ne va pas rejeter ça sous prétexte que ce n'est pas une vérité plaisante pour les gamers.
Ce qu'il faudrait en tirer, cependant, ce n'est pas que les jeux-vidéo devraient s'inquiéter du déséquilibre de la représentation de la guerre qu'ils proposent, mais que l'armée américaine devrait s'inquiéter du point auquel ses dernières technologies permet à ses soldats de prendre la mort à la légère.

Après, hein, c'est un scandale qu'il est beau, mais dans le genre bavure il s'est fait tellement pire par le passé… Merci Internet et les nouvelles technologies, ce genre de chose passe de moins en moins.

Leynx a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Leynx a dit…

"À la guerre comme à la guerre"

Ce n'est pas la technologie mais la guerre elle-même qui puise dans la psyché humaine un processus de déshumanisation des ennemis. Il suffit de lire les témoignages de vétérans des multiples guerres récentes ou modernes qui ont ponctué l'histoire humaine (et pas seulement les guerres) pour s'en rendre compte. Il y a eu des cultures qui faisaient ou ont fait l'exception par le biais du culte du héros ou du guerrier: Pour redevenir un être humain sur le champs de bataille, le combattant anonyme doit non seulement montrer sa bravoure mais aussi son efficacité. Ce qui se fait logiquement en éclatant la face de ses ennemis.

Je pense aussi que les similitudes de réactions des soldats comme ceux dans l'hélicoptère de cette fameuse vidéo(cela pourrait tout aussi bien être un tireur d'élite, un contrôleur de drône ou de missile, etc.)et ceux d'un joueur de FPS sont le résultat de l'utilisation d'interfaces similaires dans des conditions d'utilisation proches: l'écran / le manche de pilotage / controleur / à distance de l'ennemi / entouré de technologies.

Je ne veux pas excuser la bavure de l'armée US (Il faut aussi voir le contexte pour comprendre. Ce qui ne veut pas dire excuser) mais cela n'est pas différent des exemples historiques avec des tacticiens militaires qui ont géré leurs troupes comme des pièces d'échec où le sacrifice d'une pièce est parfois nécessaire pour la victoire. Là déjà, il y a avait bien un processus de rendre les combattants y compris ceux de ses propres troupes anonymes. Ce processus de déshumanisation ou de virtualisation des combattants permettait aux tacticiens de se concentrer plus facilement leurs objectifs.

Pourrait-il en être autrement dans la guerre? C'est une question à laquelle, les récents conflits (d'oies) apportent plutôt une réponse négative...

Cela ne veut pas dire que c'est la bonne réponse.

Désolé pour la longue réponse chiante

Leynx